L'exceptionnalisme américain décrit l'idée que les États-Unis bénéficient d'avantages structurels – économiques, financiers, technologiques et géopolitiques – qui donnent au pays une avance durable sur le reste du monde.
Sur les marchés, cela s'est traduit par des décennies de performance supérieure des actions U.S, une profondeur de marché inégalée, un Dollar américain (USD) central et des bons du Trésor considérés comme "sans risque".
Cependant, alors que les déficits s'élargissent, que le commerce mondial se réorganise et que le président américain Donald Trump poursuit un agenda plus protectionniste lors de son second mandat, une question gagne en intensité : et si cette "prime" américaine entrait dans une phase de normalisation ?
D'où vient l'exceptionnalisme ?
L'avantage américain repose avant tout sur des marchés de capitaux vastes et liquides, un système juridique prévisible, une culture entrepreneuriale tolérante à l'échec et un système d'enseignement supérieur qui stimule l'innovation.
Les géants de la technologie ont industrialisé les réseaux, les données et l'intelligence artificielle (IA) à une échelle inégalée par tout autre.
Le pays reste également mieux loti énergétiquement que ses pairs développés, puisqu'il est un exportateur net d'hydrocarbures.
Enfin, la capacité du Trésor et de la Réserve Fédérale (Fed) à agir rapidement en période de stress a souvent réduit la durée des crises financières par rapport à d'autres régions.
Ce qui grince aujourd'hui
Plusieurs fissures alimentent le doute. Les déficits et la dette imposent une trajectoire budgétaire plus coûteuse, avec des charges d'intérêt qui pèsent désormais sur les arbitrages politiques.
La politique commerciale redevient un instrument offensif, avec des hausses de tarifs et des menaces visant les alliés et les rivaux qui réécrivent les chaînes d'approvisionnement.
Ces mesures peuvent soutenir les secteurs domestiques à court terme, mais elles augmentent les coûts, compliquent les investissements transfrontaliers et posent un risque de représailles.
À cela s'ajoutent des éléments plus politiques. La polarisation intérieure et les débats entourant l'indépendance des institutions (notamment la Fed) alimentent une prime de risque subjective.
Enfin, la concentration du marché boursier, avec une part démesurée des bénéfices et des performances provenant d'un petit groupe technologique, rend l'indice plus sensible à un choc idiosyncratique.
Les contre-arguments
Mettre fin à l'exceptionnalisme nécessiterait que d'autres blocs combinent simultanément taille de marché, état de droit, profondeur financière, capacité à absorber l'épargne mondiale, leadership technologique et sécurité énergétique.
Cependant, ni l'Europe (fragmentation financière, démographie), ni la Chine (contrôle des capitaux, gouvernance), ni les marchés émergents (institutionnel, taille) ne cochent encore toutes ces cases.
L'IA et les semi-conducteurs avancés sont encore majoritairement captés par l'écosystème américain (entreprises de risques capitaux, universités, cloud, clients solvables).
Même affaibli par les cycles, le Dollar américain reste la monnaie de réserve dominante, et les États-Unis demeurent la principale destination mondiale pour les capitaux privés.
Trump, normalisation ou rupture ?
La stratégie "America First" de Donald Trump a deux objectifs : réancrer la production sur le sol américain et renégocier les termes commerciaux.
À court terme, cela soutiendra une croissance "différente", avec plus de capex domestique et moins d'importations.
À moyen terme, l'efficacité dépend du bon dosage. Des tarifs trop élevés et trop durables mineraient la compétitivité-coût et appauvriraient les consommateurs, tandis qu'un ciblage "chirurgical" pourrait accélérer la relocalisation de segments stratégiques (énergie, défense, électronique de puissance) sans briser l'élan d'investissement.
Ce que les marchés surveillent
Trois indicateurs pourraient dire si l'exceptionnalisme se rééquilibre ou se fissure :
- Prime de valorisation : Tant que les bénéfices américains croissent plus rapidement et sont de meilleure qualité (marges, flux de trésorerie, rachats disciplinés), une prime de ratio cours/bénéfices (P/E) est justifiée. Un élargissement des moteurs de bénéfices au-delà du noyau IA réduirait le risque de concentration.
- Coût du capital public : Si les taux d'intérêt américains à 10 ans et 30 ans devaient intégrer durablement une "prime politique/budgétaire", les actifs américains en souffriraient. À l'inverse, une trajectoire crédible des finances publiques contiendrait cette prime.
- Le rôle international du Dollar américain : Un ralentissement cyclique n'est pas une chute. La part du billet vert dans le commerce, les réserves et la dette offshore restent les baromètres fondamentaux.
Scénarios possibles
- Normalisation bienveillante : Croissance américaine modérée mais supérieure au G7, désinflation progressive, politique tarifaire calibrée. Les actions U.S continuent de surperformer, avec une prime de valorisation stable, et le Dollar américain dans une fourchette. L'exceptionnalisme américain perd en intensité, mais pas en essence.
- Bifurcation tarifaire : Des tarifs plus étendus entraînent une inflation de second tour, des coûts de financement plus élevés et un affaiblissement des marges domestiques hors technologie. Rattrapage relatif par l'Europe/Asie dans certains secteurs de valeur/cycliques. L'exceptionnalisme américain devient sectoriel.
- Choc de confiance : Un dérapage budgétaire perçu, des doutes sur l'indépendance institutionnelle conduisent à une hausse de la prime de risque américaine et à la volatilité du Dollar américain. Risque de réévaluation multi-actifs, mais la profondeur américaine attire toujours les flux refuge après ajustement.
L'exceptionnalisme américain touche-t-il à sa fin ?
L'exceptionnalisme américain ne disparaît probablement pas, mais il change de forme. Les États-Unis conservent l'arsenal structurel qui a construit leur primauté – capital, innovation, institutions – mais la prime qui en résulte sera plus contestée, plus cyclique et plus dépendante de la crédibilité fiscale et de la finesse de la politique commerciale sous Donald Trump.
Pour les investisseurs, le bon réflexe n'est peut-être pas de "parier contre l'Amérique", mais de valoriser l'exceptionnalisme au juste prix et de ne plus le tenir pour acquis.
Source: https://www.fxstreet.com/finance/is-american-exceptionalism-over-202509011435



